Happy Thanksgiving

Helping

Quand j’étais petite, Thanksgiving, c’était au moins trente personnes à table chez mes grands-parents, à Paris. La famille, les amis, quelques Américains esseulés invités à la dernière minute. Petit-à-petit, mes grands parents ont vieilli, et c’est devenu une fête plus intime.

Parce que ça n’est pas une fête française, il n’y avait ni jours férié, ni pont pour faciliter la réunion de famille. Nous nous réunissions le week-end pour célébrer ce jour particulier avec deux jours de retard. La logistique était toujours un peu complexe : trouver une dinde grasse fin novembre à Paris ? Des potirons ? Des airelles ? Mes grands-parents faisaient l’aller-retour avec les États-Unis deux fois par an, et ramenaient généralement quelques précieuses conserves pour pallier aux carences des étals français.

Nous avons grandi, ça n’était plus ma grand-mère fatiguée qui préparait le repas mais toute sa famille réunie dans la cuisine pour reprendre l’immuable chorégraphie : la dinde, la farce, le gravy, les oignons, la purée, la cranberry sauce, les tartes… un menu fixe et toujours un peu différent (une recette, pourquoi faire ?). Quand tout le monde passait à table, mon grand-père se levait, demandait le silence, disait les graces, en anglais. L’occasion de revenir sur l’année écoulée, d’être reconnaissant, d’accueillir les nouveaux venus dans la famille, de se recueillir parfois sur une absence. De célébrer le bonheur d’être ensemble autour d’un repas simple et trop copieux.

Et puis mon grand-père est parti, lui, l’Américain qui avait transmis cette tradition à sa famille. Maintenir cette fête en France alors que nous étions tous français et qu’il fallait parfois venir d’assez loin pour se retrouver, est devenu un défi frôlant l’absurde. Peut-être que c’est ça l’intégration, quand les immigrés meurent et que les traditions s’épuisent. Tant bien que mal, Thanksgiving a continué d’être célébré chaque année.

Pour la deuxième fois de ma vie, j’ai raté Thanksgiving. La première fois, j’étais en Italie, j’avais partagé une tarte au potiron avec ma colocataire, mais ça n’était pas pareil. Aujourd’hui je suis dans le pays où cette fête trouve son origine.

Je ne cache pas que bien que citoyenne américaine, je ne me sens pas encore membre de la communauté au sens large. Je suis française. Mon fils va au Lycée Français. La communauté française nous a accueillis aimablement, et nous y trouvons un entre-soi rassurant. Une solidarité morale que tous les expatriés connaissent. Thanksgiving ne fait pas partie des traditions des Français de Californie, mais c’est un long week-end, l’occasion de partir quelque part. Certains sont là depuis assez longtemps pour être invités dans des familles américaines ou mixtes. D’autres y sont indifférents, et ne font rien.

Nous avons organisé notre Thanksgiving. Il y avait mon mari, qui partage avec moi cette tradition depuis dix ans, et mes enfants. Il y avait aussi une nouvelle amie russo-américaine et ses enfants russo-hispano-américains, arrivés d’Espagne il y a deux mois et qui n’avaient rien de prévu.

Il y avait  la dinde, la farce, le gravy, les oignons, la purée, la cranberry sauce, les tartes… et un gâteau amené par nos invités. Tout le monde a participé. Le gravy n’a pas tenu, la dinde a du retourner au four, les enfants ont ri comme des fous, et j’ai dit les graces.

Thank you Lord for the food before us and the friends beside us… J’avais tant à dire, so so much to thank for. Cette année pleine de rebondissements, de vrais montagnes russes. Le toit sur ma tête. Mes enfants en bonne santé. Mon mari. Nos parents qui ont su nous tendre la main quand nous en avions le plus besoin. Le mariage d’un frère. La naissance d’une filleule. Des amitiés. Célébrer toutes les joies pour mettre les larmes derrière soi, garder le meilleur et en faire un terreau d’espoir.

J’avais tant à dire. J’avais trop à dire. Alors j’ai dit l’importance de cette fête, la première ici, pour nous qui, quatre siècles après nos ancêtres, sommes de nouveau des immigrants dans ce pays. Thanksgiving est une fête d’immigrants.

Ce moment de convivialité reconnaissante avec les miens, il est là mon foyer. Dans l’effort collectif en cuisine. Dans la farine partout. Dans les oignons, dans la cranberry sauce, et même dans ce gravy hasardeux. Dans les amis venus partager la dinde et la chaleur humaine. Dans la gratitude.

J’ai compris pourquoi je fais dire à mes enfants tous les soirs leurs moments préférés de la journée, comme une prière pour éclairer leur nuit.

Happy Thanksgiving, et merci pour tout.

Exposition Marvel, superhéros en gros !

Exposition Marvel
J’ai écrit cet article pour un projet en cours avec Annabelle Roberts, qui ne verra finalement le jour qu’en septembre. Comme l’exposition Marvel se termine fin août, nous avons décidé qu’il valait mieux le publier ici pour vous en faire profiter !
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Il y a quelques temps, j’ai emmené mon geek voir l’exposition “L’Art des Super-Héros Marvel” au musée des Arts Ludiques, sans savoir exactement à quoi m’attendre. Des superhéros dans un musée ? Vraiment ?

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Marvel, c’est quoi ?

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Marvel est une société fondée en 1939 par Martin Goodman, d’abord sous le nom de Timely Comics, qui prit vraiment son essor avec l’arrivée Stan Lee en 1961.

Marvel Comics a fourni des histoires de superhéros à des générations d’adolescents, et de plus en plus, d’adultes en mal d’exploits.Les héros Marvels, à ne pas confondre avec les héros DC (Superman, Batman), ce sont les Avengers (Iron Man, Hulk, Thor…), les 4 fantastiques, les X-Men, Spider-man… tous remis au goût du jour par de nombreux films ces dernières années.

Les superhéros me sont familiers, mais en vivant avec mon geek j’en ai appris plus sur eux qu’en une vie entière. Il lit pléthore de comics qui encombrent nos bibliothèques, tous plus violents les uns que les autres – non, les comics ne sont pas adaptés aux jeunes enfants – et mieux, il est capable de faire une analyse comparée des différentes histoires, cross-over, univers parallèles, dessinateurs et personnages ressuscités vingt fois.

Je l’ai donc emmené voir l’exposition Marvel, en espérant qu’il la trouverait à son goût – c’était une surprise – et que j’y trouverai mon compte. Ce fut le cas.

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Les dessinateurs à l’honneur

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Dès le départ, l’exposition prend le parti de mélanger des planches originales parfois très anciennes, certaines datant des années 40, avec des visuels et des objets issus du studio Marvel, d’où sont sortis les derniers films. La scénographie, bien pensée, guide le visiteur dans un parcours chaleureux, rythmé par de petites vidéos de différents auteurs commentant leur travail.

Ma principale crainte était que cette expo soit le prétexte à une mise en scène strictement commerciale. Bien sûr, on ne peut pas y échapper, mais l’accent est largement mis sur le talent des dessinateurs.

Soyons francs, à part Stan Lee, je ne connaissais pas les dessinateurs de comics par leur petit nom. Je voyais bien que Hulk change de style au fil des séries, mais ça ne me parlait pas plus que ça, alors que je suis d’habitude plutôt calée sur les auteurs de BD. Pourquoi ? La profusion ? La facilité avec laquelle les personnages s’affranchissent de leurs auteurs d’origine pour devenir une création “Marvel” se transmettant d’un auteur à l’autre en fonction des besoins ? Le manque de considération pour les qualités artistiques du genre ? Un peu de tout ça.

J’ai donc commencé par regarder les dessins et planches exposées pour les personnages, cherchant à identifier les uns et les autres, écoutant les commentaires de mon cher et tendre sur les évolutions des costumes, l’histoire dont telle planche est issue, ou les spécificités de tel héros peu connu du grand public. Au fil des oeuvres, j’ai appris à reconnaître et apprécier le trait de différents auteurs, tous plus mythiques les uns que les autres pour les connaisseurs : Jack Kirby, Steve Ditko, John Romita, John Buscema, Alex Ross…

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Le Studio Marvel

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On découvre également l’important travail  préparatoire de Ryan Meinerding, art director et concept designer des Studios Marvels. Ses oeuvres de pré-production et celles de son équipe (notamment celles d’Adi Granov), sont magnifiques, et montrent assez bien la recherche effectuée sur les personnages pour en moderniser les costumes. Ceux qui ne connaissent Marvel que par les films ne seront donc pas en reste, d’autant que des accessoires vraiment utilisés lors des tournages sont exposés : costumes et bouclier de Captain America, marteau de Thor etc.

L’exposition, déjà très riche, s’achève sur le travail préparatoire réalisé pour le prochain film du studio Marvel : Guardians of the Galaxy (sortie le 1er août), comme une bande-annonce de plus pour mieux nous faire saliver. Comment ça, c’est qui ? Come on, people! Il y a quand même un raton-laveur badass dans l’équipe, faites un effort !

Bref, vous avez encore le temps d’aller voir cette belle exposition, profitez-en !


Infos pratiques

Musée des Arts Ludiques

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Où ? Musée des Arts Ludiques, 34 Quai d’Austerlitz, 75013 Paris

Quand ? Jusqu’au 31 août 2014

Horaires et billets

Les visuels sont ©2014 Marvel, avec l’aimable permission du Musée des Arts Ludiques.

Geisha

Les Meiko, les Geisha, il paraît qu’on dit aussi des Geiko, sont des fantasmes mille fois imaginés à travers la littérature, à travers les films. Des artistes accomplies et théoriquement talentueuses, des femmes d’esprit, des prostituées peut-être, mais d’un genre autre, selon des règles strictes, et finalement pas plus qu’une autre femme entretenue par son amant. Voilà l’image.

Dans la réalité, il s’agit vraiment de fantasmes, de fantômes. Elles apparaissent à la nuit, avant ou après leur soirée de travail. Elles sont fardées et bien vêtues. Leurs chevelures noires savamment coiffées luisent à la lumière des lampadaires. Le mortel attend la Geisha en vain à la porte d’une Ochaya puis s’en va, affamé et déçu.

Les fantômes ne préviennent pas. Ils arrivent par hasard, par surprise, en un battement de coeur. Les lumières de la rue étroite, la pluie, les ombres de la nuit, et soudain comme un spectre, une créature surnaturelle et mystérieuse. Elle glisse sur les pavés trempés, droite sous son grand parapluie, blanche comme la lune. Elle ne regarde personne, pourquoi faire ? Ce monde là n’est pas le sien. Les gens s’écartent pour la laisser passer, ils s’écrasent contre les murs de la ruelle, sans un mot, sans un souffle. Tous les bruits s’étouffent, même la pluie se tait. Il ne reste plus que ses pas, le claquement rapide de ses getta, dans le temps suspendu. Le dos de son kimono, la courbe très basse du col de soie. La nuque offerte reste comme une promesse dans l’oeil du mortel. Le monde revient brusquement, la pluie, la foule, la lumière, le bruit. Et dans l’oeil cette nuque, la blancheur de sa nuque.

Kyoto, juillet 2008.