Un été invincible.

Point_Reyes

Je voudrais voir chaque jour une merveille nouvelle. Danser, rire, avaler les kilomètres, remplir les yeux de mes enfants d’étoiles et de splendeurs avant qu’il soit trop tard et que leur âme se meure. Réinventer l’amour comme l’aventure d’une vie, réinventer la vie comme un voyage inattendu et perpétuel. Poursuivre le soleil et me gaver du monde tant qu’il existe.

Allons, ce n’est pas ça, la vie. La vie, c’est remplir des formulaires et payer ses impôts, envoyer des chèques et s’organiser mieux. La vie c’est nourrir ses enfants et les coucher à l’heure, les conduire à l’école et ranger sa maison. La vie c’est le travail, la misère ou la dépendance, se résigner à être soi pour ne pas en mourir. Connaître ses travers, trouver des stratégies, accepter les défaites, recommencer chaque jour à zéro parce que rien, jamais, ne devient plus facile. Petit à petit la défaite est plus grande, les erreurs sont plus lourdes, les déçus plus nombreux. Je me vois dans leurs yeux. Vient le ver dans ma tête, sourd, aveugle, impitoyable ; tout ce qu’il touche se recroqueville et se consume. Comment fait-il ? J’étouffe de ma propre peau. Quand il a tout détruit, que je n’entends plus les voix aimées dans l’écho du carnage, il ne reste que la colère, et le désespoir.

N’est-il pas pathétique de n’être faite pour rien ? Ni pour être femme, ni pour être mère, ni pour être amante, ni pour être amie, ni pour travailler, ni pour créer, ni pour écrire parce que, mon Dieu, écrire c’est publier, vomir au kilomètre des mots qui racontent quelque chose ou qui vont quelque part. Je suis rongée de mots pourtant, je suis rongée d’histoires que je ne sais pas dire, je suis gonflée d’images qui meurent entre mes doigts. Je suis l’enfant gâtée, je suis la dilettante, je suis la dispensable. Bouton de rose fané avant d’avoir éclos, j’ai pour le monde une soif inextinguible et vaine.

J’ai à la place des yeux d’improbables trous noirs qui boivent la beauté, les petites joies humaines, la douceur d’exister, l’immensité du ciel, un reflet sur la mer, un paysage unique, une ville inconnue, une gorge d’oiseau, un bel après-midi, une conversation, et la lumière, toutes les lumières pourvue que j’en sois éblouie. Me gaver de lumière et pendant un instant me sentir mieux, vivante, et presque rassasiée. Junkie toujours en manque, je me réveille les mains tremblantes aux lendemains de fête. Je pourrais boire le monde, je m’y noierais sans peine. La lumière, je m’ouvrirais la tête pour pouvoir vous la rendre, je lacérerais mes joues pour pouvoir vous la dire, je briserais mes mains pour savoir vous l’écrire, savoir vous la montrer. J’aurais un sens, j’aurais un rôle.

Mais je suis un vampire, je n’ai rien à donner. J’erre les yeux brûlés ; les fantômes murmurent à mes oreilles des histoires que j’oublie. Bientôt, bien trop tôt, il ne reste plus rien que le manque et le froid. Et le ver, le ver est toujours là.

Prométhée aux Enfers

vautours

vautours

(…)
Les mythes n’ont pas de vie par eux-mêmes. Ils attendent que nous les incarnions. Qu’un seul homme au monde réponde à leur appel, et ils nous offrent leur sève intacte. Nous avons à préserver celui-ci et faire que son sommeil ne soit point mortel pour que la résurrection devienne possible. Je doute parfois qu’il soit permis de sauver l’homme d’aujourd’hui. Mais il est encore possible de sauver les enfants de cet homme dans leur corps et dans leur esprit. Il est possible de leur offrir en même temps les chances du bonheur et celles de la beauté. Si nous devons nous résigner à vivre sans la beauté et la liberté qu’elle signifie, le mythe de Prométhée est un de ceux qui nous rappelleront que toute mutilation de l’homme ne peut être que provisoire et qu’on ne sert rien de l’homme si on ne le sert pas tout entier. S’il a faim de pain et de bruyère, et s’il est vrai que le pain est plus nécessaire, apprenons à préserver le souvenir de la bruyère. Au cœur le plus sombre de l’histoire, les hommes de Prométhée, sans cesser leur dur métier, garderont un regard sur la terre, et sur l’herbe inlassable. Le héros enchaîné maintient dans la foudre et le tonnerre divins sa foi tranquille en l’homme. C’est ainsi qu’il est plus dur que son rocher et plus patient que son vautour. Mieux que la révolte contre les dieux, c’est cette longue obstination qui a du sens pour nous. Et cette admirable volonté de ne rien séparer ni exclure qui a toujours réconcilié et réconciliera encore le cœur douloureux des hommes et les printemps du monde.

Albert Camus, Prométhée aux Enfers (1946) in Noces, suivi de L’Été, Éditions Gallimard, 1956.